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3 juillet 2013 3 03 /07 /juillet /2013 11:34

surpeche

Par Alain Le Sann (3 juillet 2013)


L’article de Basta ! sur la surpêche suscite le débat : les ressources en poissons sont-elles vraiment menacées ? La politique des quotas et de rendements « durables » prônée par les ONG environnementales et l’Union européenne permet-elle vraiment de protéger les écosystèmes ? La pêche artisanale risque-t-elle de pâtir de ces mesures, au profit des pêcheries industrielles ? Alain Le Sann, du Collectif Pêche & Développement, propose d’instaurer d’autres mécanismes collectifs de partage des ressources, respectueux de leur renouvellement et plus proches de l’intérêt des communautés concernées.

Basta ! a réussi à avancer la date de la catastrophe finale : avec un tel titre on fait le buzz. Mais pourquoi faut-il surenchérir par rapport à la prophétie de « l’aquacalyspe » en 2048 ? Il y a dans cet article un certain nombre de réflexions justes, mais aussi des approximations et des idées reçues sur un sujet très complexe, sur lequel les ONG conservationnistes sont passées maîtres dans l’art de la manipulation.


Il est sain que le secteur appelé traditionnellement « petite pêche » en France s’organise pour défendre ses droits et son avenir. Ce secteur est vital dans toutes les régions et occupe effectivement une place importante dans la pêche française. Cependant, il est discutable d’assimiler cette petite pêche à la pêche artisanale comme l’ont fait la Commission Européenne et les organisations non gouvernementales de protection de l’environnement (ONGE). Concentrer les aides sur ce seul segment aboutit à concentrer les pêcheurs sur la bande côtière déjà souvent saturée et marquée par la concurrence d’autres activités – pêche amateur, plaisance… - et la plus touchée par la pollution. Pourtant, la pêche artisanale a aussi vocation à occuper tout l’espace de la zone économique exclusive (ZEE, espace maritime le long des côtes sur lequel un Etat exerce son contrôle) et on ne peut systématiquement considérer un bateau de plus de 12m comme un bateau industriel.


Concernant l’emploi, il est vrai que les bateaux plus importants assurent moins d’emplois directs de marins, mais ils alimentent le fonctionnement des ports et des criées qui sont importants pour la petite pêche elle-même, au-delà des circuits plus directs. Un emploi à la petite pêche, c’est un emploi à terre. Pour les autres secteurs, le rapport est plutôt 3 à 4 emplois pour 1 emploi de marin. S’il y a des conflits et des contradictions entre les divers segments, il y a aussi beaucoup de relations. Il y a toujours eu des négociations entre métiers pour dégager des formes possibles de cohabitation qui permettent à tous de vivre. La gestion des pêches est d’abord une question de partage entre des secteurs très diversifiés qui parfois s’opposent mais sont aussi souvent complémentaires.


Les erreurs de Greenpeace

Le deuxième danger lié à la plateforme de la petite pêche est qu’elle est mise sous tutelle par Greenpeace. Greenpeace peut jouer un rôle important et utile dans la pêche, comme d’autres ONGE, quand elles dénoncent la pêche pirate ou d’autres scandales. Mais le mandat explicite de Greenpeace, comme des ONGE, n’est pas la défense des pêcheurs qui reste pour elles secondaire. Leur objectif est l’environnement et la conservation, elles utilisent les pêcheurs qu’elles choisissent en fonction de ce but. Greenpeace, comme d’autres, ne manifeste pas toujours beaucoup de cohérence et de clairvoyance dans le domaine de la pêche et son histoire est marquée par une erreur majeure : l’interdiction des filets maillants dérivants dans les années 90. Une absurdité totale. Greenpeace présentait les 2,5 km de filets utilisés en plein Atlantique comme de gigantesques outils industriels, alors que le moindre canot met bien plus de filets que cela à la côte. Manipulation honteuse.

Le résultat a été dramatique : repli des bateaux concernés à la côte et sur le plateau continental, aggravant ainsi la surexploitation – il a fallu casser des bateaux pour protéger le merlu et la sole. L’engin utilisé pour la pêche au thon est le chalut pélagique, il pose aussi des problèmes de sélectivité… Logiquement, Greenpeace devrait demander l’interdiction des filets calés qui menacent autant les dauphins, mais ils n’osent pas ce ridicule… Avec cette campagne pro petite pêche, Greenpeace reprend la même pratique pour faire avancer ses objectifs de restriction de la pêche, en prônant la création de réserves sur 40% des océans. Que diront les petits pêcheurs quand ils verront Greenpeace soutenir la création de réserves intégrales qui leur retireront des zones de pêche côtières ?

Voilà encore une idée reçue qui mérite discussion. Greenpeace défend une pêche sélective. Cela se comprend généralement comme la pêche de poissons matures qui se sont déjà reproduits. Beaucoup de chercheurs considèrent aujourd’hui que c’est justement cette recherche de la capture des gros poissons qui est, pour une part, responsable du déclin des ressources. En ciblant ce type de poissons, on risque d’affaiblir la reproduction, de déséquilibrer la pyramide des classes d’âge, en protégeant les plus jeunes. Ceux-ci, plus nombreux disposent de moins de nourriture et croissent moins vite … Bien sûr, la recherche de sélectivité reste utile et nécessaire, mais c’est loin d’être un absolu. Il vaut mieux pratiquer une pêche diversifiée, touchant toutes les classes d’âge, de manière équilibrée. Le chalut bien utilisé peut convenir justement à une telle approche.


La mer se vide-t-elle de ses poissons ?

Ce constat reste en partie vrai, malheureusement, particulièrement en Afrique et en Asie. Cependant, cela n’est plus le cas dans bon nombre de pays développés où des politiques drastiques – souvent discutables, car basées sur la privatisation de l’accès – ont permis une restauration de la majorité des stocks. La baisse des ressources conduit aussi naturellement à la baisse de la flotte. Le pire de la surpêche a été atteint dans les années 1990-2005. Depuis, particulièrement en Europe, de nombreux stocks se sont reconstitués, mais pas tous. La Commission Européenne reconnaît que, dans l’Atlantique, 61% des stocks les plus importants sont aujourd’hui au « Rendement maximum durable » (RMD) [1]. Ce n’est pas le cas en Méditerranée, où cependant les stocks de thons rouges se sont largement reconstitués après les années de surpêche incontrôlée. Il est plutôt rare d’avoir de bonnes nouvelles, et cette fois, le verre est plus qu’à moitié plein. Les ONGE refusent de le reconnaître parce qu’elles veulent continuer à multiplier les contraintes pour arriver à leur fin : la réduction de la pêche à un faible niveau. Elles continuent donc à dire qu’il y a 2 à 3 fois trop d’effort de pêche. C’est d’ailleurs dans la bande côtière que cet effort est le plus intense, et il faudrait donc aussi toucher la petite pêche… Si l’on suit les préconisations du penseur préféré des ONGE, Daniel Pauly, il faut effectivement diviser par 3 l’impact de la pêche côtière.

Pourtant, l’amélioration des stocks est spectaculaire en Europe, la situation est meilleure qu’il y a 40 ans :

Pour les ONGE, s’appuyant sur la Convention sur la Biodiversité, l’objectif est la sauvegarde de l’intégrité des océans et donc la plus faible pression de pêche possible. Cette idée se fonde sur le concept de « Wilderness » élaboré aux Etats-Unis, qui sert de fondement au développement des réserves intégrales. C’est oublier que les océans sont transformés depuis des siècles par les pratiques de pêche. Il faut bien sûr préserver les écosystèmes et leur capacité de production naturelle de ressources et de services écologiques, mais en faire la priorité absolue induit aussi le sacrifice, pas toujours justifié, d’intérêts économiques et sociaux. Ainsi les réserves intégrales, à terre comme en mer, privent des communautés de l’accès à des ressources vitales et génèrent des millions de réfugiés de la conservation [2]. L’effet positif des réserves marines sur les ressources est souvent limité car la pression se renforce dans les autres zones. De telles réserves servent aussi souvent d’alibi pour développer d’autres activités qui ont un fort impact environnemental comme les extractions de gaz, de pétrole, de sables, de minerais [3].


Un « Rendement Maximum Durable » ? Vraiment ?

Définir un « Rendement maximum durable » dès 2015, suppose de fixer des « totaux autorisés de capture » (TAC, des quotas de pêche par espèce), ce qui ne peut être atteint qu’avec beaucoup moins de bateaux. Cela permet ensuite de faire payer à ces bateaux des charges comme les droits de pêche, le coût du contrôle, de la recherche, des infrastructures de débarquement... Cette approche correspond aux intérêts des plus grosses entreprises de pêche. Or, la restauration des stocks au RMD est rapide et concerne près des deux tiers des ressources en Atlantique. L’équilibre stocks –effort de pêche est donc déjà largement atteint. Pour les ONGE, ce n’est pas suffisant. Elles ont fait voter au Parlement l’objectif le plus élevé pour toutes les espèces. Elles se rapprochent ainsi de leur objectif principal, une faible pression de pêche pour préserver l’intégrité des écosystèmes océaniques.

Mais le respect du RMD pour toutes les espèces est pratiquement impossible car les espèces interagissent entre elles. Certaines peuvent être abondantes et occuper la même niche écologique qu’une autre ; l’abondance d’une espèce peut nuire à la reproduction d’une autre. Définir un RMD par espèce est donc peu cohérent. Il y a aussi d’autres prédateurs que les pêcheurs, comme les oiseaux et les cétacés. Surprotégés, ces derniers mettent parfois en péril les stocks de poisson et la pêche. Les phoques, même peu nombreux, se servent allègrement dans les filets des pêcheurs. Au large du Canada, 10 millions de phoques et d’autres cétacés consomment 19 millions de tonnes de coquillages et poissons quand la pêche n’en capture qu’un million. Il n’y a pas de RMD pour les phoques…

Le RMD est aussi fondé sur d’autres présupposés contestés. Il n’y a pas de stabilité des ressources ni d’abondance passée permanente. Avec une pression de pêche plus faible, il y avait globalement des stocks plus abondants, mais cela n’empêchait pas des crises graves liées à des changements environnementaux. Pour la morue à Terre Neuve au 19ème siècle par exemple. Ou en Bretagne, où la sardine a disparu au début du 20ème siècle, entraînant une famine et misère sur les côtes bretonnes. Pour les scientifiques, il n’y a pas de lien établi entre l’importance du stock reproducteur et une reproduction abondante. Les conditions du milieu joue un rôle essentiel.

La recherche d’un RMD généralisé est particulièrement inadaptée aux pêcheries multispécifiques qui caractérisent les pêches françaises en zone tempérée. Cela peut mener à une sous-pêche injustifiée, comme cela est le cas aujourd’hui en Nouvelle-Angleterre. Depuis la quasi-disparition de la morue (du fait de la surpêche et des changements de l’environnement), la loi impose aux gestionnaires le retour de cette espèce. La gestion est donc basée sur cette priorité. Les quotas sont de 160 000 tonnes, avec une biomasse globale proche de l’optimum. Mais les débarquements sont réduits à 40 000 tonnes, car la pêche s’arrête quand les quotas sont atteints pour les espèces les plus faibles. Il y a pourtant un problème : la place de la morue est occupée par de l’églefin et il n’est pas certain que l’état du milieu permette un retour massif de la morue.


Gestion durable ou néolibérale de la pêche ?

Pour définir les principes d’une gestion durable des pêches, il faut préciser quels sont les objectifs poursuivis et leur hiérarchie : priorité à la préservation de l’intégrité des écosystèmes comme le demandent les ONGE et les scientifiques en charge de la conservation, recherche du rendement économique maximum, comme le veut Maria Damanaki, commissaire européenne aux affaires maritimes et à la pêche ? Ces deux options impliquent une réduction drastique de l’effort de pêche au prix d’une diminution du nombre de pêcheurs et des quantités débarquées. La réforme de la Politique commune de la pêche de 2013 reprend en fait ces deux options prioritaires sur la base d’un compromis : une petite pêche côtière – à 12 milles des côtés, par des bateaux de moins de 12 m, qui restent au maximum 12 h en mer – sur la bande littorale et les eaux du large livrées à une pêche industrielle concentrée entre les mains d’armements importants.

C’est exactement l’option défendue par le Partenariat Mondial pour les Océans, promu par la Banque Mondiale et soutenu par la majorité des ONGE et les grands armements. Les règles de gestion sont différentes pour les deux secteurs : libéralisation avec encadrement scientifique pour les industriels, gestion décentralisée pour les eaux côtières sous la tutelle des ONGE qui choisissent leurs bons pêcheurs. Les deux Forums mondiaux des pêcheurs artisans ont dénoncé ce partenariat public privé. Dans les deux cas, les pêcheurs sont dépossédés de leurs droits et responsabilités sur les ressources. Ils sont soumis à des autorisations, considérées comme des privilèges d’accès à des biens publics, et ils doivent en payer le prix aux conditions définies par des décideurs extérieurs. Elles sont financières pour les industriels : pêcher sans payer est considéré comme le vol d’un bien public ; pour les artisans, les conditions sont environnementales et fixées par les biologistes et les ONGE.


Pour une autogestion par les communautés

A l’opposé de l’approche libérale de Maria Damanaki, Elinor Ostrom, première femme « prix Nobel d’économie 2009 » propose de renforcer l’auto-organisation des communautés de pêcheurs. Cette auto-organisation est pour elle la meilleure solution pour gérer des ressources dans un environnement complexe et incertain. Elle ne prétend pas que cette approche puisse s‘appliquer partout ni qu’elle garantisse le succès, mais elle a synthétisé les résultats de ses recherches en définissant sept principes pour des institutions solides pour la gestion de ressources communes, plus un huitième pour les cas les plus complexes.


L’intérêt de cette approche est confirmé par diverses études sur la gestion communautaire des pêcheries. Ainsi, la revue Nature a publié les résultats d’une enquête portant sur 130 pêcheries dans 44 pays [4]. Celle-ci montre que, dans 65% des cas, la gestion communautaire est efficace et très efficace dans 40% des cas étudiés. Ces études portent sur tous les types de pêcheries. Ces enquêtes contredisent le catastrophisme généralisé répandu par de nombreux scientifiques et ONGE qui s’appuient sur des exemples localisés, ou des situations dépassées, pour faire passer leurs objectifs et leurs idées sur l’incapacité des pêcheurs à être des gestionnaires des ressources. Ainsi Philippe Cury considère qu’« afin d’éviter que la ressource soit détruite, la propriété commune doit être privatisée ou bien l’aménagement doit être pris en charge par l’Etat » [5].

Les principes pour des institutions de gestion de ressources communes. Les sept principes élaborés par Elinor Ostrom sont les suivants : [6]

  1. Les individus ou ménages possédant des droits, ainsi que les limites de la ressource commune, doivent être clairement définis.
  2. Les règles qui restreignent, en termes de temps, d’espace, de technologie et/ou de quantité, l’appropriation des ressources, sont liées aux conditions locales et aux obligations en termes de main-d’œuvre, de matériel et d’argent.
  3. La plupart des individus concernés par les règles opérationnelles peuvent participer à leurs modifications.
  4. Les surveillants rendent compte aux appropriateurs ou sont les appropriateurs eux-mêmes.
  5. Les appropriateurs qui transgressent les règles s’exposent à des sanctions graduelles.
  6. Les appropriateurs disposent d’un accès rapide à des arènes locales bon marché pour résoudre les conflits.
  7. Les droits des appropriateurs d’élaborer leurs propres institutions ne sont pas remis en cause par des autorités gouvernementales externes.
  8. Pour les ressources communes appartenant à des systèmes plus grands et plus complexes, les activités d’appropriation, de surveillance, d’application des règles, de résolution des conflits et de gouvernance sont organisées par de multiples niveaux d’entreprises imbriquées

L’expérience du Golfe de Gascogne

On peut aisément reconnaître dans ces principes, le fonctionnement de systèmes de gestion en application en France, comme les prud’homies méditerranéennes ou la pêcherie de Coquille St Jacques en baie de Saint Brieuc. Des systèmes plus récents s’en approchent comme la gestion de l’anchois dans le Golfe de Gascogne par le Comité Consultatif Régional-SO ou la gestion de la langoustine. Ils montrent qu’on peut mettre en place ces systèmes dans les périodes de crises, pour tous types de pêcheries, même dans un contexte très conflictuel. A la fin des années 1960, face aux premiers signes d’épuisement des ressources dans le Golfe de Gascogne, des pêcheurs, avec le soutien de scientifiques, avaient déjà proposé des mesures comme un cantonnement. Faute de cohésion et de consensus suffisant, le projet a été abandonné et les pêcheurs soumis à des décisions contraintes extérieures, sans aucune participation de leur part. Il y eut pourtant un sursaut, dans un contexte de crise grave, lorsqu’ils ont proposé de s’engager dans des démarches de sélectivité.

 

Les contextes de crise sont favorables à l’émergence de solutions initiées par les pêcheurs, mais il faut des catalyseurs et des facilitateurs. Les démarches ne sont pas toujours couronnées de succès, cependant si la dynamique collective est préservée et soutenue, de nouvelles solutions peuvent émerger, mais ces processus sont lents, souvent chaotiques et exigent du temps et une forte mobilisation. On est loin du RMD qu’il faut atteindre en 3 ans. Il faut aussi rappeler que ce sont les pêcheurs eux-mêmes qui ont soutenu le projet de Parc Marin d’Iroise et que le processus a duré 20 ans. En Méditerranée, les pêcheurs des prud’homies ont mis en place des réserves intégrales, mais ils ne sont pas entendus lorsque le ministère de l’Environnement leur impose une réserve côtière avec le parc des Calanques, qui leur retire des zones de pêche indispensables à leur activité.


Une multitude de bonnes pratiques

En France, en Europe et dans le monde, il existe ainsi une multitude d’exemples de bonnes pratiques, des changements positifs initiés par les communautés de pêcheurs elles-mêmes. C’est en s’appuyant sur ces initiatives, en reconnaissant leurs capacités d’analyses des situations, qu’on peut espérer construire une pêche durable. C’est aussi aux consommateurs d’appuyer ces démarches autrement qu’en se soumettant à des catalogues ou des oukases d’ONGE qui s’appuient d’abord sur des groupes de distribution. Il faut réapprendre à écouter les pêcheurs. Ils peuvent être lucides sur leurs erreurs et il faut reconnaître leur capacité à ajuster leurs pratiques et à répondre aux nouveaux défis (énergie, biodiversité).

L’histoire des pêches est ponctuée de crises à répétition auxquelles les pêcheurs ont su trouver des réponses. Aujourd’hui, avec les outils puissants, les erreurs se traduisent plus rapidement par des catastrophes, mais il reste des possibilités de réagir tant que les pollutions n’ont pas détruit les capacités de production de plancton, même si l’écosystème reconstruit n’est pas exactement le même que par le passé. La mer, comme la terre, est un territoire exploité et transformé par l’activité humaine. Il n’y a pas de réponse simple, toute prête, universelle ou absolue dans la durée.


Priorité aux pêches artisanales diversifiées

La gestion des biens communs se fonde sur les territoires plus que sur la gestion par stocks. Sur un territoire, dans des pêcheries multispécifiques, l’analyse des stocks n’est qu’un élément parmi d’autres. L’essentiel est de déterminer les mécanismes collectifs de partage des ressources. En fonction de la diversité des territoires, on ne peut définir strictement un seul modèle de pêche artisanale. Elle doit avoir la possibilité de se déployer sur l’ensemble de la ZEE, ce qui exige des bateaux de plus de 12 m. La pêche industrielle peut occuper les espaces inaccessibles aux artisans, pourvu qu’elle n’entre pas en concurrence avec ces eux.

C’est justement le cas de la pêche des grands fonds, si décriée. Son interdiction peut d’ailleurs amener une pression accrue sur le plateau continental, en conflit avec les artisans. Après avoir été fortement destructrice et sans encadrement, cette pêcherie est désormais très réduite, très encadrée, les espèces recherchées ont retrouvé un bon état, l’impact environnemental est limité et il y a encore des possibilités d’amélioration. Les débarquements assurent un travail important à terre pour le filetage (1 tonne = une semaine de travail). Il n’y a donc guère de raison objective d’interdire cette pêche comme le confirme les dernières études d’Ifremer. Si l’on veut chercher des alternatives, il faut laisser le temps pour cela.


Eviter les carricatures

L’argument des subventions est aussi discutable car elles ont surtout servi à la construction et il n’y en a plus guère aujourd’hui ; pourquoi casser des outils presque neufs ? Par quoi remplacer les tonnages destinés à l’alimentation ? On peut contester la puissance des certains bateaux industriels qui ciblent des poissons pélagiques comme le maquereau, parce que cette pêche concurrence directement les artisans. Elle est bien gérée, mais le problème réside dans l’inégalité de l’accès à la ressource et le rôle des pouvoirs publics est de veiller à l’équité. Il faut éviter de caricaturer les pêcheries, la pêche au filet peut générer autant ou plus de rejets que certaines pêches au chalut.

Il est évidemment préférable d’éviter les rejets, mais s’il est possible de les réduire, les supprimer est pratiquement impossible. Ils sont aussi très divers et liés à de multiples raisons : sous taille, absence de marché, dépassement de quota, etc. ; plusieurs espèces peuvent survivre [7]. La diversité des techniques permet de diversifier les captures au bénéfice de tous. L’essentiel est de préserver cette diversité en veillant au respect de l’équité et bien sûr à la maîtrise collective de l’effort de pêche.


L’Etat, garant de l’équité, les scientifiques, les ONGE, les consommateurs ont leur rôle à jouer, mais dans le respect des droits et des responsabilités des pêcheurs, sans leur imposer une tutelle. L’un des pionniers du développement durable, le scientifique et écologiste indien Anil Agarwal, décrivait dans le second numéro de Down to Earth, magazine qu’il a créé à l’occasion du sommet de la Terre de Rio en juin 1992, sa vision de la durabilité :

« Le développement durable est l’aboutissement d’un ordre politique dans lequel une société est structurée de telle sorte qu’elle tire la leçon de ses erreurs sur la façon dont elle utilise ses ressources naturelles et rectifie rapidement ses rapports hommes-nature en accord avec la connaissance qu’elle a acquise… Il est évident qu’une telle société sera celle où la prise de décision sera d’abord la prérogative de ceux qui seront directement touchés par les conséquences de ces décisions. Si les décisions sont prises par une bureaucratie nationale éloignée ou par une société multinationale d’utiliser une ressource donnée et qu’une communauté locale vivant près de cette ressource souffre de ce processus, il y a peu de chances que les décideurs reviennent rapidement sur leurs décisions. »


« Mais si la ressource est surexploitée ou mal exploitée par une communauté locale qui en dépend pour sa survie et ne peut facilement se déplacer dans un autre environnement, le déclin de productivité de la ressource obligerait la communauté à modifier ses pratiques. La durabilité ne dépend donc pas de concepts fumeux comme l’avenir des générations futures, mais plutôt de choix politiques de fond comme d’abord les modèles de contrôle des ressources et ensuite les niveaux de démocratie au sein des instances de décision. La durabilité exige la création d’un ordre politique dans lequel, premièrement, le contrôle des ressources naturelles dépend, dans toute la mesure du possible, des communautés qui en dépendent et, deuxièmement, la prise de décision au sein de la communauté est aussi participative, ouverte et démocratique que possible. » Ce n’est pas tout à fait ce que nous propose la réforme de la Politique commune de la pêche.

Alain Le Sann, secrétaire du Collectif Pêche & Développement

Notes

[1L’exploitation considérée comme maximum d’une ressource halieutique, à ne pas dépasser si l’on ne veut pas mettre en danger l’espèce concernée.

[2Mark Dowie. Conservation Refugees, the Hundred-Year Conflict Between Global Conservation and Native Peoples. The MIT Press, Cambridge, MA, 2009, 340 p.

[3Christine MacDonald, GREEN, INC, The Lyons Press, Connecticut, 2008, 250p.

[4Nicolas GUTIEREZ, Omar DEFEO, Ray HILBORN, Co-management holds promise of sustainable fisheries worldwide, Nature, janvier 2011.

[5 in Philippe CURY, Yves MISEREY, Une mer sans poissons, éd Calmann-Lévy, Paris, 2008, 250p.(p168).

[6 op cit : Elinor OSTROM, p 114

[7Ifremer, CNPMEM, Observations à bord des navires de pêche professionnelle, bilan de l’échantillonnage 2011, 2012, 298p.

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1 - De giorgiob  | 10:57 | 3 juillet 2013 |

Un point de vue intéressant même si parfois lui même caricatural. Je serais cependant intéressé, quand vous proposez une tribune, que vous expliquiez un peu plus d’où parle la personne. Je viens d’aller sur le site de "Pêche et Développement" : impossible de trouver la moindre info claire sur le background de ceux qui font partie de ce collectif (à priori basé sur des collaborations Nord-Sud, bien loin du contenu de cette tribune !), comment il est financé etc. Par contre, on sent que l’organisme a une dent contre les ONG. J’imagine, donc, que la vérité réside entre les deux versions et à chacun de juger. Mais c’est bien dommage de ne pas arriver à y voir plus clair juste par manque de neutralité flagrante décrédibilisant les propos.
Amicalement
G.B.

 

http://www.bastamag.net/article3171.html

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