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22 novembre 2010 1 22 /11 /novembre /2010 10:17

 

Alain Le Sann

 

L’avenir de la pêche pose question et le secteur est dans une période de crise, de mutations et de bouleversements considérables. Ce n’est cependant qu’un aspect des mutations globales de notre société, de sa culture, ses modes de consommation, ses rapports à la nature…

 

Une crise aux aspects multiples mais ce n’est pas toujours la catastrophe.


Si l’on regarde les divers aspects de la crise, réelle et évidente, il faut de se méfier des prédictions catastrophistes, du genre «  plus de poison en 2048 ». Elles alertent certes l’opinion mais ouvrent aussi la voie à des politiques qui ont un point commun, celui de considérer les pêcheurs incapables de gérer les ressources. Il existe bien une crise globale des ressources, mais il est faux de généraliser le constat à l’ensemble des stocks et des zones. La notion de surexploitation est sujette à diverses interprétations.

 

Un stock surexploité n’est pas nécessairement menacé de disparition, il peut être en voie de rétablissement. Certaines restaurations comme celle de la morue prennent beaucoup de temps, et des mesures strictes pour le thon rouge permettent de percevoir rapidement des signes d’amélioration. Derrière les discours catastrophistes, il faut donc décrypter la diversité des situations, sous peine d’entretenir inutilement le désespoir.

 

La crise de la ressource est liée à un surinvestissement qui a atteint son apogée au moment où tous les pays ont pris le contrôle de leur Zone Economique Exclusive (ZEE) et ont cru qu’ils pouvaient ainsi développer leur flotte de pêche. Ce pic est aujourd’hui passé, même s’il reste à assainir certains secteurs comme celui du thon rouge. L’essor des technologies permet de développer l’efficacité de la pêche. Il faut en maîtriser des conséquences.


Mais il y a aussi une crise des modes de gestion et des approches scientifiques de cette gestion. Beaucoup de scientifiques défendent une gestion par les Quotas Inter Transférables (QIT). Pourtant d’autres doutent de cette gestion, même pour des stocks apparemment simples comme la morue, parce qu’ils ne permettent pas d’intégrer la variabilité naturelle ni les interactions entre espèces. Même l’idée de gérer par la protection de juvéniles est contestée.


La crise est aussi liée à la transformation de l’environnement littoral par la pollution et les divers aménagements. Le cas de la baie de Seine et celui du Mor Bras, au large de l’estuaire de la Vilaine, sont connus. Au débouché des fleuves et dans de nombreuses zones côtières, les zones d’anoxie ou d’hypoxie (déficit d’oxygène) sont généralisées (30% de la Baltique). Peut-on le reprocher aux pêcheurs ? Sont-ils indemnisés pour ces pertes ? Ces questions sont aujourd’hui vitales pour les pêcheurs car la mer est la nouvelle frontière à exploiter pour les énergies, les matériaux, les métaux. Les pêcheurs ont peu de poids face à ces multiples menaces sur leurs ressources.


La crise n’est pas seulement celle de la ressource, elle touche aussi le modèle de commercialisation, dominé par les grandes surfaces et des industries de transformation qui ne souffrent guère de la crise. Les réponses passent aussi par une remise en cause de leurs pratiques quand le merlu part à la farine et le hoki à la cantine…

 

Les réponses dominantes


Elles sont basées sur la restauration des écosystèmes et des stocks, la réduction de l’effort de pêche. Tout cela est nécessaire mais encore faut-il savoir jusqu’où et comment. En Europe, on entend qu’il faut diviser encore par deux ou trois l’effort de pêche, alors que la puissance a été réduite de plus de 30% et le nombre de bateaux de 50%. Il faudrait donc réduire la flotte à 20 ou 25% de son niveau initial ! Deux moyens principaux sont proposés pour y arriver. Les QIT et les Aires Maritimes Protégées (AMP).


Les QIT, c’est la solution miracle pour la Commission et la majorité des scientifiques. Les droits de pêche sont privatisés et le secteur finance lui-même sa restructuration. On voit où cela mène. Les industriels espagnols frétillent déjà à l’idée d’accaparer ces droits et la rente qui devrait les financer. Mais on sait aussi que la pression sur la ressource et la pression sur les revenus des marins serviront à rembourser l’achat des QIT. Ce choix correspond aux aspirations libérales de la Commission.


La seconde méthode consiste à développer des AMP, censées répondre au souci de préservation de la biodiversité et de contribuer à la restauration des stocks. Les ONG environnementalistes pèsent en ce sens : mettre sous cloche 40% des océans. Ce choix correspond aussi à une mise sous tutelle de la pêche.

 

Désormais, c’est la Convention sur la biodiversité qui pilote la politique des pêches, à Nagoya et ailleurs. Mais où sont les représentants des pêcheurs dans ces instances qui établissent un droit qui s’impose à tous ? Là encore, si des réserves intégrales se justifient du point de vue de la biodiversité, rien ne garantit que leur généralisation favorisera les ressources. Les AMP engendredront des déplacements de population et la pression sera plus forte sur les zones non protégées, on constate déjà ces phénomènes.


La pression environnementaliste, justifiée par l’urgence, mène à des phénomènes de sous-pêche dans les pays qui généralisent ces politiques, comme l’Australie, fière de ses réserves et de ses QIT. Ce pays pêche moins de 200 000 T et réduit encore sa pêche, ce qui entraîne des importations croissantes des pêcheries asiatiques surexploitées. Un droit environnemental est en train de s’imposer dans la pêche alors même que les pêcheurs ne disposent pas des garanties sur leurs droits au travail et aux ressources.


Quelles réponses alternatives ?


Les alternatives aux approches libérales de la gestion des pêches existent et les pêcheurs bretons ont déjà montré qu’elles fonctionnent et qu’elles peuvent évoluer pour répondre aux nouvelles exigences de la société.


En 2009, Elinor Ostrom, une économiste américaine a reçu le prix Nobel d’économie pour ses recherches sur la gestion des biens communs. Elle montre qu’il est possible de mettre en place une gestion commune des biens communs, en s’appuyant en particulier sur l’analyse de plusieurs pêcheries. Elle détaille les conditions qui permettent de réussir et de durer.

 

Les responsabilités et les devoirs des pêcheurs pour la gestion de biens communs comme les ressources de poissons s’appuient sur des droits collectifs sur un territoire ou une pêcherie donnée. Cette approche est aujourd’hui mise en œuvre au Chili avec les pêcheurs artisans. La gestion fine, adaptative des ressources se fait en lien étroit avec des scientifiques. Au Sénégal, des pêcheurs réclament la mise en place d’AMP communautaires parce que les AMP mises en place par les ONG sont inefficaces.

 

C’est aussi sur cette base que les pêcheurs brésiliens ont créé des réserves extractives où ils assurent la préservation de la biodiversité et la gestion de la pêche. Les pêcheurs montrent qu’ils sont capables d’assurer à la fois la gestion des ressources et la préservation de la biodiversité alors que les politiques d’exclusion des réserves les condamnent à la misère et donc à la violation des réserves.


Cependant, la gestion des pêches ne peut se contenter d’une cogestion Pêcheurs-Etat-Scientifiques. C’est l’ensemble de la société qui est concerné et il faut donc de la transparence, si on ne veut pas subir la manipulation des slogans et des images. C’est pour cette raison qu’il faut associer les ONG, à la condition qu’elles n’arrivent pas avec leurs diktats et leurs fausses certitudes mais s’intègrent à des démarches collectives.

 

Les consommateurs ont aussi besoin de prendre conscience de la nécessité de privilégier le poisson de leurs ports. Il n’est pas normal de voir nos étals envahis de produits d’élevage alors que nous disposons sur place de ressources de qualité qui ont parfois du mal à trouver preneur. Il faut reconstruire des liens entre pêcheurs et consommateurs.

 

Aux Etats-Unis, plusieurs ports ont retrouvé du dynamisme et de meilleurs prix en s’appuyant, pour une part de leurs ventes, sur des réseaux de restaurants et de consommateurs. Des ONG les appuient et ont oublié leurs principes « antichalut » en travaillant auprès de pêcheurs qui recherchent la sélectivité. Ces collaborations ont permis de redonner espoir aux pêcheurs, de relancer des infrastructures.

 

Les pêcheurs ont demandé à prendre leur destin en main par la gestion des ressources et une meilleure maîtrise des marchés ; ils ont ainsi réussi à sortir de 20 ans de resserrement continuel des contraintes au nom d’un futur radieux qui ne cesse de s’éloigner. Ils peuvent gagner leur vie en montrant qu’ils sont capables de gérer. Tous les pêcheurs savent qu’il faut aujourd’hui mieux gérer les ressources, il reste à apprendre aux consommateurs à mieux maîtriser leurs choix car il ne sert à rien de bien gérer la coquille St Jacques si le marché est encombré par des pétoncles d’importation.


L’avenir de la pêche se construit collectivement sur les territoires et en rupture avec les approches libérales que l’Europe veut aujourd’hui imposer partout.

 

Alain Le Sann

Secrétaire du Collectif Pêche et Développement.

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